N°01

Puissants paysages

Incapable de rester statique, le dromomane ressent le besoin irrésistible de toujours être en mouvement. La revue PAYSAGEUR partage la même énergie : elle marche dans le paysage. Sensible et curieuse, elle s'émerveille ou elle s'indigne. Virginia Woolf, infatigable flâneuse dans Londres, ne disait-elle pas que les pensées nourries par la marche sont « ciel pour moitié ».

L'esprit nomade qui anime la revue dévoile le paysage à travers le reportage, la photographie, la littérature, le cinéma, l'illustration, la botanique et la marche. Penser avec les pieds, une promesse que la revue souhaite tenir.

PAYSAGEUR invite ses lecteurs à fouler et explorer les territoires qui nous entourenr, qu’ils soient sauvages ou habités. A travers ce numéro, nous avons questionné la puissance du paysage, avec la subjectivité que cette notion recouvre. Notre errance nous mène ainsi des Alpes-Maritimes à Istanbul, du Grand Nord en Norvège à la Nouvele-Zelande.

PAYSAGEUR espère que vous prendrez autant de plaisir que nous à dériver, chers lecteurs-arpenteurs.

Extraits

« UN BESOIN D’ÊTRE À LA TOUNDRA »

Les mondes polaires, magiques et sauvages, ont nourri les rêves de la photographe Céline Clanet depuis l'enfance. Il y a un peu plus de 10 ans elle est partie à Máze, un village situé au-delà du cercle arctique en Norvège. Céline y a noué des amitiés avec des hommes et des femmes qui lui ont raconté leur vie et leur paysage. Un univers puissant mais fragilisé par la colonisation, au nom d'intérêts économiques ou militaires.

Je me suis rendue régulièrement à partir de 2005 à Máze - prononcez « Mâtzé ». Environ 350 âmes, dont le double de motoneiges, vivent dans ce village sámi du Finnmark norvégien. C'était le début d'une longue histoire d'amour, à la fois photographique, humaine et tellurique.

Le territoire dont disposent les Sámis, appelé le Sápmi (ou Laponie), soumis à des conditions climatiques rudes, constitue le berceau intime de leur culture, de leur identité, et est leur joyau fragile. Siècle après siècle, ils y ont développé une culture chamanique étroitement liée aux animaux et à la nature.

Aujourd'hui, seule une partie des 130 000 Sámis, peuple autochtone d'Europe le plus numériquement important, vit dans la toundra : Finnmark norvégien, Lappland/Norrbotten suédois, Lappi finlandais, raïon russe de Lovozero. Au sein de ce groupe, il existe seulement une minorité d'éleveurs de rennes semi-nomades, considérés comme les gardiens tenaces de l'identité sámi séculaire. La Norvège, la Suède, la Finlande et la Russie, qui réquisitionnèrent leur territoire dès le XVIIe siècle, les forcèrent à abandonner progressivement leur nomadisme, leurs rituels et parfois même leur langue...

Photographie : Céline Clanet

ISTANBUL INC.

« C’est le bien le plus précieux du pays » aime dire à propos d'Istanbul Recep Tayyip Erdoğan, président islamo-conservateur turc et ancien maire de la mégapole. Les « projets fous » d'Erdoğan et de l'AKP cumulent les superlatifs. Yoann Morvan et Sinan Logie ont arpenté l’agglomération tentaculaire, et continuent de le faire, pour décrire comment, à la veille du centenaire de la République turque en 2023, celle-ci repousse inexorablement plus loin ses limites.

Yoann Morvan, qui est basé à Marseille, nous a donné rendez-vous à la Caravelle, une adresse connue du Vieux-Port. Depuis la terrasse, la vue sur la Bonne Mère y est une des meilleures de la cité phocéenne. À l'intérieur du café, des cartes dessinées sur les murs, dont une du massif des Maures à l'Estérel, des terres qui invitent à la rêverie en cette très chaude matinée estivale.

D'où vous est venu le goût de la marche ?

J'ai commencé à randonner dès mon enfance : en montagne l'été, sur le littoral durant l'année. Puis, de nombreuses années plus tard, j'ai sympathisé avec un groupe de personnes à Gênes, qui y faisait des traversées urbaines. Nous nous arrêtions dans les commerces, dans les cafés, les bars pour discuter, pour observer la métropole dans la tradition des situationnistes. Cela reprenait l'idée de la dérive, s'inspirant aussi du dadaïsme, pour aller au contact de la population de manière semi-aléatoire. Il y a là une dimension politique amicale, décalée. Les courants italiens de marcheurs engagés, comme le groupe Stalker à Rome, sont liés à une culture politique particulière qui m'a pour partie influencé.

Aujourd'hui, il existe une prolifération de livres sur la marche mais je reste assez stoïque par rapport à cet engouement. C'est une pratique simple pour moi et je pense a priori ne pas écrire sur le sujet. Je peux néanmoins citer deux références qui me plaisent plus particulièrement, Ian Sinclair, avec London Orbital et William B. Helmreich, un New-Yorkais, auteur de The New York Nobody Knows, walking 6000 miles in the city (Princeton University Press)...

Photographie : Sinan Logie

L’OGRE QUI VOULAIT MANGER LA PLAINE DU VAR

Cinquante kilomètres séparent la montagne de la mer, le village de la Tour-sur-Tinée de Nice. Entre ces deux pôles, une plaine
transformée en éco-vallée déroule un paysage de supermarché à ciel ouvert. Marcher dans ce qui fut pendant longtemps le potager de
Nice permet de saisir une histoire comme seule la politique du territoire en a le secret : une mise en conformité des paysages et des mentalités.

Contributeurs

Valérie Cabanes

Juriste en droit international, spécialisée dans les droits de l’homme. Après deux décennies dans des ONG de terrain, elle est aujourd’hui porte-parole du mouvement End Ecocide on Earth. Elle est expert au sein de l’initiative des Nations Unies « Harmony with Nature ».

LUCIEN JEDWAB

Lucien Jedwab

Journaliste au Monde. Après en avoir été le chef correcteur et avoir tenu une chronique sur les mots dans M le magazine, il écrit sur les jardins (art, histoire, patrimoine…). Il rend compte des nouveautés éditoriales, et il lui est même arrivé de faire parler des botanistes célèbres.

JÉRÉMY_VAN_DER_HAEGEN

Jérémy van der Haegen

Réalisateur belge diplômé de l'INSAS en cinéma et de l'Université Libre de Bruxelles en philosophie. Il est l'auteur de deux moyens-métrages, Le Garçon lumière et Les Hauts Pays. À la frontière de la narration classique, ses personnages évoluent dans un quotidien semble prêt à basculer et nous plonger dans l'inconnu.

DAVID_DE_BAYTER

David de Beyter

Vit et travaille à Tourcoing. Son approche de la photographie est à la fois conceptuelle et documentaire. Il explore les frontières entre réalité et fiction, et brouille les repères temporels. Il interroge à travers ses installations les différents statuts de l'image.

AURÉLIA LEROUX

Aurélia Leroux

Actuellement responsable pédagogique au Domaine du Rayol, Aurélia Leroux est convaincue du pouvoir de la pédagogie : comprendre pour aimer et protéger. Guide, animatrice, formatrice, elle partage avec petits et grands ses connaissances sur la flore, la géologie et la cuisine des plantes sauvages.

NICOLAS BRODARD

Nicolas Brodard

Photographe indépendant. Caractérisé par une approche documentaire esthétisante, il collabore avec la presse en tant que photojournaliste entre la Suisse, la Grèce, la Turquie, le Caucase, et le Proche-Orient.

SINAN LOGIE

Sinan Logie

Vit et travaille à Istanbul. Sa pratique se partage entre l’enseignement de l’architecture, l’activisme urbain et les arts plastiques. Il est co-auteur avec Yoann Morvan (CNRS, IDEMEC) de l’ouvrage ‘’Istanbul 2023’’ publié par les éditions B2 et en turc par les éditions İletiṣim.

GILLES CLÉMENT

Gilles Clément

Ingénieur horticole, paysagiste, écrivain, jardinier, enseigne à l’Ecole Nationale Supérieure du Paysage à Versailles (ENSP).
Il poursuit des travaux théoriques et pratiques à partir de trois axes de recherche : le jardin en mouvement, le jardin planétaire et le tiers-paysage.

MATHIEU ASSELIN

Mathieu Asselin

Vit et travaille entre Arles et New York, il a commencé sa carrière dans la production audiovisuelle avant de faire de la photographie documentaire. Son projet Monsanto : une enquête photographique a été récompensé en 2016, avec une mention spéciale aux Rencontres d’Arles.

JULIA SPIERS

Julia Spiers

Après des études à l’ESAA Duperré puis à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris, je travaille comme illustratrice freelance et poursuis ma passion en inventant des objets éditoriaux hybrides entre jeux, pop-up, narrations combinatoires et numériques.

KIRSTEN SIMS

Kirsten Sims

Vit et travaille au Cap en Afrique du Sud. Sa philosophie de vie : une chose en emmène une autre. Attachée à ses origines familiales à Mossel Bay, Kirsten dessine des paysages à la fois familiers ou imaginés dans lesquels se déroule le « théâtre des hommes. » Son cheminement l'amène à gérer à la fois des projets éditoriaux et commerciaux.

Lucie Olivier

Lucie Olivier

Diplômée de l’école Nationale d’architecture de Bretagne.
Elle travaille actuellement au sein de l'atelier Alexandre Chemetoff à Gentilly et collabore comme illustratrice pour différents projets éditoriaux. Elle réalise l’aménagement du nouvel espace de création dédié aux publics au Centre d’art contemporain Passerelle à Brest.

MURAT GERMEN

Murat Germen

Suite à ses études d’urbanisme à l’Université Technique d’Istanbul, il poursuit son apprentissage avec un Master au MIT aux USA.
De retour en Turquie dans les années 1990, Murat Germen entame une carrière comme photographe d’architecture, avant d’élargir son champs à la photographie d’art.

SOPHIE DE BAYSER

Sophie de Bayser

Artiste et auteure de bande-dessinée. Elle a étudié l’histoire de l’art à la Sorbonne (Paris) et les arts visuels à l’ERG (Bruxelles). Fortement inspirée par les mythes antiques et les grandes épopées, elle écrit et dessine des Bds empreintes d’espièglerie et d’absurdité.

Yoann Morvan

Yoann Morvan

Docteur en Urbanisme, Yoann Morvan est anthropologue et chargé de recherche au CNRS à Aix-Marseille. Spécialiste des questions urbaines et économiques, chercheur associé à l'Institut Français d'Etudes anatoliennes, il s’intéresse notamment aux mutations radicales qui affectent Istanbul.

CELINE CLANET

Céline Clanet

Photographe diplômée de l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles. Elle a reçu plusieurs prix, dont le Critical Mass Book Award (USA) pour sa série Máze et son travail est régulièrement présenté en France et à l’étranger.

JEAN-LUC CHAPIN

Jean-Luc Chapin

Membre de l’agence VU depuis 1993, Jean-Luc Chapin partage ses activités de photographe indépendant entre l’édition et ses recherches personnelles: le paysage, la nature, le monde animal et le rapport qu’ils entretiennent avec l’homme.